1
Partages
Pinterest Google+

Officiellement, la pression du groupe sur l’individu n’existe pas. Être dans une troupe d’impro c’est merveilleux : on parle de bande de potes, d’amis parfois, de famille même. Pourtant, qui n’a jamais ressenti comme un malaise, parfois même un mal-être dans ces groupes où le mot d’ordre est simple : sois heureux et tais-toi.

 

Le groupe avant soi-même

Quand tu rentres dans une troupe d’impro, comme dans toute association demandant un minimum d’implication personnelle, tu te jettes dedans. Avec plaisir. Et tu te rends compte que tu t’oublies aussi un peu dedans, mais que c’est normal.

Rapidement, une requête implicite t’est faite : celle d’être toi-même, mais pas trop quand même. Tu es solitaire ? Il va falloir s’ouvrir un peu. Tu es bavard ? Parfois, il va falloir apprendre à laisser les autres parler. Tu es colérique ? Sois gentil, calme-toi et souris aux autres.

C’est normal, tout groupe a ses conventions sociales : l’entreprise, par exemple, est probablement le lieu où les normes sociales sont à leur climax, exigeant de chacun une tenue constante sous peine de quitter les lieux. Mais le monde associatif, qui se voudrait quasiment à l’opposé d’un monde lucratif et capitaliste, n’est finalement pas si loin.

Bien sûr, évoluer ça ne fait pas de mal. Apprendre à être plus généreux, plus gentil, plus doux, plus souriant… Ca ne peut qu’être un axe positif de changement. Mais à quel moment on dépasse le simple cadre de l’épanouissement personnel pour rentrer dans la contrainte du groupe ? Si vraiment je suis un révolté, à quel moment le groupe m’empêchera de dire ce que j’ai à dire ? Si je suis vraiment un solitaire, à quel moment le groupe me fera sentir que mon isolement n’est absolument pas souhaitable ?

Le groupe passe avant moi, exige une transformation de ce que je suis de manière plus ou moins insidieuse. Tout en me jurant que ce qui a plu chez moi, c’est « ce que je suis ».

 

Un équilibre fragile

On peut comprendre qu’un groupe s’auto-régule. D’ailleurs, on en est souvent plutôt satisfait. Un mec fout une ambiance déplorable dans les ateliers ? Pas de soucis, le groupe va de lui même le rejeter et il finira par quitter les lieux sans avoir besoin de l’y pousser.

Forcément, on a envie que l’association perdure, qu’elle résiste à toutes les histoires de coeur, de cul, de mésententes ou de trahisons. Mais qu’est-ce qu’on exige des membres sous réserve « d’équilibre » ?

Allons même plus loin que cela : est-ce que le milieu artistique est un milieu qui doit tendre vers l’équilibre ? Qu’est-ce qu’on dénonce en étant un groupe équilibré, qu’est-ce qu’on questionne ?

On cherche partout, tout le temps dans les associations, la recette qui fera que personne ne parte, quitte à ce que personne ne soit non plus réellement satisfait : tu veux des spectacles de plus grande qualité mais un autre veut garder le fun avant tout ? Mince ! Tu trouves que le groupe a perdu son côté familial pour devenir un repère de voraces qui espèrent chopper sur le plateau en évitant de respecter la demi-seconde de consentement ? Mais non, c’est juste du « délire », alors sois gentil et fais comme tout le monde : roule des pelles et trompe ta femme.

Sous prétexte de l’équilibre, qu’est-ce qu’on demande vraiment à ses membres ? A quel point les valeurs du groupe prédominent sur celles de nous autres, individus ?

 

Travail, Famille, Patrie

« QUOI ? MAIS CHEZ CAUCUS ILS OSENT DIRE QUE NOTRE ASSOCIATION EST PETAINISTE. N’IMPORTE QUOI ».

Ok, d’accord. N’importe quoi. On ne veut pas atteindre le point Godwin. Juste faire réfléchir un peu.

Finalement, une association c’est une micro-société. Elle nous donne des droits, mais aussi des devoirs. Mais méfions nous toujours, quelle que soit la taille de la communauté dans laquelle nous évoluons, de ce que l’on est prêt à accepter pour le « bien-être commun ».

Tu as des valeurs personnelles. Forcément. Pour certains, ce sera la générosité, l’équité sociale, pour d’autres la justice, pour d’autres enfin le droit à la propriété individuelle. Peu importe pourquoi, comment, d’où ça vient etc. Ce sont tes valeurs, elles comptent pour toi, elles font de toi un être unique qui a des choses à défendre. Plus profondément, elles font de toi un artiste.

Dès que l’association va à l’encontre de ces valeurs et que tu te tais, pour « ne pas faire de vague », parce que « je ne suis pas dans le bureau » ou encore parce que « ça foutrait une mauvaise ambiance », tu bafoues tes propres valeurs. Peu à peu, tu acceptes de les renier.

Et un jour, tu te réveilles et tu te rends compte que toutes ces petites choses de rien du tout que tu as accepté sans rien dire parce que tu serais prêt à tout pour ce groupe, elles ont fait de toi un autre Homme. Oups.

 

La norme du bonheur

Revenons en à notre sujet initial : le bonheur. Tu NE PEUX PAS être malheureux dans une troupe d’impro. Pour 1000 raisons :

  1. Tu as de la chance d’en faire parti
  2. Improviser c’est fun
  3. Le groupe est génial
  4. Tu as 20 potes qui sont prêt à tout pour toi

Ah, attends. On va s’arrêter là-dessus. Vraiment ? Les gens du groupe sont prêt à tout pour toi ? Hum… Tu es sûr ?

On va se contenter de te donner une supposition, on te demande d’imaginer une situation : tu es dans ta troupe d’impro et un soir, tu refuses de jouer un spectacle. Tu es venu à l’heure, tu étais prêt à jouer, mais tu viens de découvrir que dans le contenu du spectacle quelque chose était profondément opposé à tes valeurs et tu refuses de jouer si les conditions restent les mêmes. Personne ne cède. Les 5 autres joueurs pensent le contraire de toi, le MC pareil, le président de l’asso idem.

Quand tu quittes la salle et que tu ne joues pas, à ton avis comment ça se passe ensuite pour toi ? Tout le monde reste ton super pote et te félicite de tenir tes convictions ?

Si un soir, alors que tout le monde est TELLEMENT HEUREUX de la rencontre avec une équipe extérieure, toi tu es dépité, triste, malheureux, mélancolique… Ils vont te dire quoi tes copains ? Et si ça se reproduit une fois, deux fois, trois fois ?

 

La vraie bienveillance et le rejet de l’hypocrisie globale

On parle toujours de bienveillance en impro. Quitte à confondre les termes. Bienveillance, gentillesse, compassion, empathie… On est d’accord que ce sont des mots différents non ? Avec des sens différents ? Pourtant, tout semble mêler.

La bienveillance, souvent, ressemble tout de même beaucoup à de l’hypocrisie. On fait semblant de se soucier d’un copain, par bienveillance. On ne dit pas ce qu’on pense d’une prestation, par bienveillance. On va aller voir un copain qui pleure après un match, par bienveillance. Mais pas trop longtemps non plus parce qu’on voudrait profiter du catering avec les joueurs qui ont fait 1000km pour venir nous voir.

Si on oubliait un peu ça pour revenir à l’essentiel de la bienveillance : réellement accepter les individus pour ce qu’ils sont. Accepter que quelqu’un soit plus souvent mélancolique, parce que c’est comme ça. Et l’aimer pour ça. Valoriser les coups de gueule d’un autre, parce que derrière ça il y a des idées. Quitte à ne jamais aller dans son sens, mais sans jamais lui tenir rigueur de ses propos. Accepter qu’un joueur fasse une mauvaise prestation, lui dire sincèrement mais sans méchanceté pour vraiment l’aider à progresser.

La vision traditionnelle est souvent la même : pour que le groupe fonctionne, il faut que chaque individu s’adapte au groupe. On propose une alternative simple mais essentielle : on s’en fout que le groupe fonctionne. Ce qui compte c’est que chaque individu ait sa place, qu’il la garde et qu’on le valorise pour ce qu’il est. Alors ça fonctionnera… Ou pas, et il faudra en tirer les conclusions. Mais au moins, aucun individu ne se sera perdu en route.

Au fond, c’est quoi un groupe si ce n’est un ensemble de personnes ? L’entité n’existe pas, les gens si. Arrêtons de leur foutre la pression du groupe sur le dos et de leur imposer le sourire Colgate : un groupe a le droit d’aller mal.

Un groupe DOIT toujours être sur la brèche. Sinon c’est qu’il est rempli d’hypocrites.


Commentaires Facebook

Article précédent

Catégorie Budget dégressif

Article suivant

7 moments où l'on écrit : quand l'improvisation n'en est plus